Exposition : Liliane Guiomar, Sylvaine Gorgo : deux artistes inclassables, entre terres et pierres

Exposition : Liliane Guiomar, Sylvaine Gorgo : deux artistes inclassables, entre terres et pierres

Liliane Guiomar, santonnière, peintre ?

Précocement douée pour le dessin et la peinture, autodidacte, Liliane Guiomar réalise ses premiers santons en 1972, avant de bénéficier d’une reconnaissance nationale et internationale, dont témoigne notamment le titre de Meilleur ouvrier de France, qu’elle obtient à deux reprises, en 1986, puis en 2000. Suivant d’instinct sa propre voie, elle s’échappe des conventions du santon provençal, à la fois chronologiques, en remontant le temps au-delà du XIXe siècle pour s’emparer du XVIIIe siècle dans tout son raffinement, et géographiques, pour voyager à travers le monde, en Afrique, en Orient, en Inde, et jusque dans l’imaginaire des fables et contes de fées. Installée à Salignac, Liliane Guiomar livre ici toute une population de figurines pittoresques, évocation truculente de la Provence au siècle des Lumières, contemporaine de l’épanouissement de la faïence de Moustiers. Réalisées au 1/10e, elles se présentent sous forme de sujets isolés, de petits groupes ou de scènes savamment composées, selon de multiples points de vue. Ces personnages font immanquablement penser aux scènes de genre des maîtres de l’époque, comme le peintre et graveur britannique William Hogarth (1697-1764). Avec maestria, Liliane Guiomar modèle et sculpte chaque pièce unique, attentive à la vraisemblance du moindre détail. Argile, grès, porcelaine se plient à sa volonté et se parent des tons délicats et chamarrés des oxydes. La matière, pourtant inerte, semble s’animer sous nos yeux. L’attitude des personnages, le mouvement des étoffes, l’élégance des costumes, la délicatesse des couleurs, les interactions des membres des groupes, les expressions des visages, la gourmandise des victuailles, témoignent non seulement d’une extraordinaire acuité d’observation du vivant, mais aussi d’un profond amour de la vie, empreint d’émotion, d’humour et d’ironie.

Liliane Guiomar

Crédit photo : Liliane Guiomar

Sylvaine Gorgo, mosaïste, sculptrice ?

Ailleurs sous le ciel de Provence, à Valensole, œuvre une autre artiste, Sylvaine Gorgo, qui repousse elle aussi les limites de la matière et dont le talent ne saurait se contenir tout entier dans la désignation d’une pratique. Également autodidacte, Sylvaine Gorgo sculpte la pierre, avant de devenir mosaïste, en 2004. Suite à la rencontre avec la famille de Wladislav Bebko (1924-2006), elle reprend l’atelier de l’artiste défunt et devient à son tour marqueteuse de pierres dures, virtuose de la pietra dura. Cette technique, qui consiste à incruster dans une pierre de fond, généralement du marbre, des pierres de couleur taillées, ajustées et polies, pour composer des décors bigarrés, qui jouent également avec les veines des différents minéraux, connut son heure de gloire sous la Renaissance italienne et produisit des chefs-d’œuvre, tels que la Grande table des Orsini (1615), conservée au Museum national d’histoire naturelle (Paris). A côté d’une production décorative, qui correspond à une production de commande, Sylvaine Gorgo développe son propre univers, sur des tableaux de petites et moyennes dimensions. Outre des influences orientales et asiatiques, la nature y occupe une place de choix, imaginaire ou réaliste. Divinités protectrices des forces sauvages, êtres hybrides fabuleux, animaux fantastiques côtoient oiseaux, insectes et paysages rocheux. Patiemment taillée, découpée, insérée, combinée, la matière inerte de la pierre se transforme en délicat être vivant, libellule saisie en plein vol, déployant ses ailes irisées au soleil, mésange venant se percher sur un sarment de vigne pour picorer un grain de raisin. De même que chez Liliane Guiomar, l’observation du vivant et le goût de la vie rayonnent dans l’œuvre de Sylvaine Gorgo.

Crédit photo : Sylvaine Gorgo

Entre terres et pierres, ces deux artistes ont paradoxalement choisi de s’emparer du minéral pour chanter le poème du vivant, prolonger l’étincelle d’un trait d’esprit, éterniser la fugacité d’un moment de grâce, préserver le sel de la vie. Quoi de plus logique que de leur rendre hommage à Moustiers, cœur battant des paysages naturels préservés de Provence ?